Nan Goldin, une photographie à vif

🔵​ Carnet d’expositions : Le Grand Palais met à l’honneur la photographe américaine Nan Goldin. This will not end well présente cinq de ses diaporamas. Une grande et bouleversante rétrospective de la vie et des engagements de celle qui n’eut de cesse de photographier l’Amérique des marges.

Nan Goldin, 72 ans aujourd’hui, a passé sa vie à photographier les corps de ses ami.e.s. C’est une photographie de l’intime. C’est cru, parfois trash. 

Au plus proche de ceux et celles qui vivent en marge

Sur ces images, des hommes, des femmes souvent nus. Nan est très proche. Elle photographie la peau, les sexes, le désir, la langueur, mais aussi la tristesse, la perte, l’effondrement. Ces photos sont prises sur le vif, mais ce ne sont pas des photos volées. Il n’y a pas de voyeurisme dans son objectif, plutôt une urgence à fixer sur la pellicule ces vies parfois très abîmées. Ce sont des histoires compliquées, cabossées, abîmées par les drogues. Nous sommes dans les années 70-80, l’homosexualité, la transidentité ne sont pas choses admises ou alors dans certains périmètres. Très jeune, Nan a commencé à interroger la question du genre. Dans ses photos, les corps sont parfois androgynes, les identités se brouillent et ses images sèment le trouble. Il est donc question de sexe et de désir, mais il est en fait beaucoup question d’amour et d’abord et avant tout de l’amour que Nan porte à ses amis, à cette jeunesse foudroyée par la drogue et le sida. 

Des photos qui composent le film de sa vie

Quant à la fin de ses études, Nan Goldin n’a plus eu accès à un laboratoire pour développer ses photos, elle a commencé à travailler avec des tirages diapos. Elle a fait de cette économie de moyen un dispositif qui est maintenant sa signature. Elle photographie et ensuite compose des séries de photos qu’elle alimente au fil des années pour les projeter dans des lieux, au début très underground et aujourd’hui de plus en plus sélects. Cela donne comme de petits films très personnels où la bande son compte autant que l’image. “J’ai toujours voulu être cinéaste. Mes diaporamas sont des films composés de photos” explique-t-elle.

Au Grand Palais, cinq diaporamas pour entrer dans l’univers de Nan Goldin

Pour l’exposition au Grand Palais, Nan Goldin propose cinq de ses diaporamas présentés chacun dans des écrins de velours noirs où le public se serre. 

Dans le premier, Nan Goldin inscrit son travail dans l’histoire de l’art. Elle raconte comment en visitant le Musée du Louvre, elle a été victime du syndrome de Stendhal. Saisie par tant de beauté, mais aussi par l’impression de voir ses amis partout sur les toiles. Et dans un montage saisissant, elle fait alterner pièces du Louvre et photo de son répertoire. 

Un peu plus loin, elle interroge l’expérience des drogues, la dépendance, le sevrage. Que recherche-t-on dans la défonce ? Ce dérèglement de tous les sens dont parle Rimbaud dans sa Lettre du voyant, par quoi est-il motivé ? N’est-ce pas profondément humain ?  Nan Goldin sait de quoi elle parle, elle a connu les ravages de l’OxyContin. Elle est aujourd’hui une des figures de proue du combat contre les responsables de l’épidémie d’addiction aux opioïdes. Et dans ce montage intitulé Mémory lost, elle revient sur un combat beaucoup plus personnel pour réussir à se sortir de cette dépendance.

Au centre de l’espace un autre diaporama The ballad of sexual dependency apparaît comme une célébration de la vie, de toutes les vies. Plus de 700 photos de ses ami.e.s, de ses amant.e.s. Des vies d’amour, de violence, de blessures, de limites dépassées …  des vies mortelles.

Nan Goldin a des centaines de milliers de photos à son actif, pour chaque diaporama, elle rebat ses photos comme on rebat des cartes, mélangeant les séries, les époques pour nous raconter une histoire. Les images défilent reliées par d’infimes liens picturaux que l’on se plaît à rechercher. D’un montage à l’autre certaines images reviennent et nous deviennent familières comme si les amis de Nan devenaient un peu les nôtres …

Et Gaza en point final 

Nan Goldin choisit de terminer sa performance par un montage de vidéos issues des réseaux sociaux et montrant l’enfer qu’Israël impose à Gaza. Ces très courts films sont projetés presque à l’arraché sur un grand mur dont on n’a même pas enlevé le matériel d’alarme à incendie. Ça ne peut être un hasard, car dans ces images insoutenables d’enfants hurlant de peur et de douleur, il y a vraiment un appel au secours et la volonté de tirer l’alarme. 

Elégance ultime d’une grande dame qui profite de la médiatisation dont elle fait l’objet pour pointer là où il faut regarder actuellement, quitte à ce que les visiteurs repartent du Grand Palais en ayant en tête ces images du drame palestinien et non les siennes.

➡️Nan Goldin,This will not end well est à découvrir à Paris au Grand Palais jusqu’au 26 juin 2026