🔴Au cinéma : La psychiatre Muriel Salmona est une des spécialistes de la mémoire traumatique. Voilà des années qu’elle accompagne des victimes de violences. Le film Le monde à l’endroit de Sylvie Meyer rend hommage à son travail en suivant une partie du parcours de quatre de ses patients.

Nina a 16 ans et est tombée sous l’emprise d’un homme qu’elle a rencontré dans un jeu vidéo. Aujourd’hui, elle est partagée entre la peur et une immense solitude.
Mélissa a été footballeuse de haut niveau. Elle a oublié ce que lui faisait son beau-père violent quand elle n’était qu’une petite fille, mais elle fait régulièrement des cauchemars et a un rapport compliqué à la sexualité.
Franck a passé la cinquantaine ; quand il était enfant, il a été adopté par un homme qui a fait de lui son objet sexuel.
Juliette a dénoncé son beau-père qui l’agressait sexuellement, elle et sa sœur.
Des actrices et des victimes
Quand nous découvrons juliette à l’écran, elle commence une thérapie avec Muriel Salmona et a accepté d’être filmée. Franck et Mélissa rejouent, eux, des séances passées dans le cabinet de la psy quand Nina est interprétée par une actrice ( la petite Odette du film Les Chatouilles). En face de ces trois-là, trois comédiennes, Isild Le Besco, Sandrine Bonnaire et Marianne Denicourt, interprètent la psychiatre, comme si celle-ci avait voulu transmettre son savoir-faire.
Le film est éprouvant par les situations qu’il relate mais ne nous montre jamais les violences dont ces personnes ont souffert ; le propos est plutôt d’interroger leurs traces, ces cicatrices toujours à vif. Un astucieux dispositif de roman-photo nous permet de remonter dans le temps et d’illustrer la fragmentation de la mémoire, qui est au cœur de ce film. Et c’est là que réside l’importance de ce projet, par sa capacité à nous expliquer de façon pédagogique des concepts dont l’ignorance a construit le déni, le mépris et la culpabilisation des victimes.
L’existence d’une mémoire traumatique
Les symptômes des patients sont des séquelles de l’agression, dont ils ont parfois tout oublié. Face à la terreur et au stress immense qu’elle a pu générer, il y a sidération, et le cerveau peut disjoncter, pour protéger l’enfant, entraînant une dissociation entre la mémoire traumatique, qui se souvient de l’épisode, et la mémoire biographique.
Cette mémoire de l’agression est là, tapie au creux de l’enfant devenu grand ; elle ne disparaît jamais, le temps n’a pas de prise sur elle, mais elle ressurgit régulièrement par des flashs, des rêves, des émotions exacerbées, dès que quelque chose ou quelqu’un lui fait écho. Une mémoire d’autant plus violente et traumatisante qu’elle est colonisée par les actes et les paroles de l’agresseur.
Avec Muriel Salmona : se réapproprier son histoire et sa mémoire
Tout le travail thérapeutique de Muriel Salmona va être centré sur cette mémoire traumatique, pour comprendre ce qui la déclenche et les violences qu’elle contient : il s’agit petit à petit de la comprendre, de la désamorcer pour la transformer en mémoire autobiographique.
Pour les patients, il s’agit de reprendre possession de leur propre histoire, de comprendre qui sont les responsables, bref de remettre le monde à l’endroit.
Le monde à l’endroit est aussi un film important dans la part d’espoir qu’il délivre. Si la parole des victimes est écoutée et accompagnée par des thérapeutes formées, on peut peut-être apprendre à vivre avec ce trauma. Les blessures de l’enfance ne s’effacent pas, nous dit le film, elles se réparent.
un film pour mieux comprendre les victimes et cesser de demander « ce qui ne va pas chez cette personne ? » pour se demander « ce qui a bien pu lui est arriver ? »
Pour rappel : 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, 5,4 millions de femmes et d’hommes adultes en ont victimes dans leur enfance, l’impunité des agresseurs et l’absence de soutien social donné aux victimes coûtent 9,7 milliards d’euros chaque année en dépenses publiques. Les deux tiers de ce coût faramineux résultent des conséquences à long terme sur la santé des victimes. La réalité c’est d’abord le présent perpétuel de la souffrance. Il est possible de sortir du déni, de remettre la loi à sa place, d’être à la hauteur des enfants victimes et des adultes qu’ils sont devenus.
Source : CIIVISE (rapport novembre 2023)