Puisque les journaux de détention sont à la mode, je voudrais revenir sur deux articles lus récemment, deux entretiens avec des personnalités qui ont connu la prison.

Le journal Le Monde, il y a quelques semaines, proposait une rencontre avec l’écrivain Boualem Sansal qui venait de passer quasiment un an dans une geôle algérienne. Et dans la dernière livraison de la revue Études, on pouvait lire une interview d’Albie Sachs à l’occasion de la sortie en France de son livre Notre histoire mérite une fin heureuse (éditions Premier Parallèle). Il y raconte les 178 jours qu’il a passé à l’isolement dans une prison d’Afrique du sud. C’était en 1963. Avocat, Albie Sachs fut l’une des grandes figures blanches de la lutte contre la politique d’apartheid du régime de Prétoria.
L’un et l’autre le disent : on n’est pas préparé à l’enfermement. L’incarcération est un choc, une épreuve autant physique que psychologique. Et on a beau avoir lu tous les récits de la terre, être, comme Albie Sachs, un militant aguerri, l’incarcération, l’entrée en prison est une grande violence.
Durant son enfermement, Albie Sachs n’avait de contact qu’avec le personnel pénitentiaire. Pour lui, cette mise à l’isolement fut totale. Il le dit, « l’être humain n’est pas fait pour ça. L’emprisonnement provoque un besoin impérieux de communication. » Comment faire quand on est dans une cellule pour une durée que l’on ne connaît pas et que l’on devient son seul interlocuteur ?
Boualem Sansal n’était pas à l’isolement. Il a pu côtoyer d’autres détenus mais lui aussi témoigne de cette difficulté de vivre sans liberté, sans autonomie. “Mais je ne crois pas avoir pu penser par moi-même, à aucun moment. J’ai essayé, j’étais trop pris dans la machine. Et il m’a fallu un certain temps pour accepter l’idée que j’étais en prison, et que j’allais peut-être y rester cinq ans. A mon âge, c’était une condamnation à mort. Je me sentais mourir, je perdais la notion du temps, encore maintenant je ne suis pas sûr de l’avoir retrouvée.” Boualem Sansal raconte une forme de dépersonnalisation : “Pendant tous ces mois je n’étais même pas une ombre, je n’étais rien du tout, je passais ma journée à décliner mon numéro d’écrou”
Albie Sachs a écrit son journal de prison à sa libération. Il est alors parti vivre en Angleterre, il avait 28 ans et toute une vie d’engagement et de combat devant lui.
Boualem Sansal a été emprisonné à l’âge de 75 ans. Pour celui qui a consacré sa vie à la littérature, écrire n’est pas un geste anodin et pour le moment l’urgence est ailleurs. Avant de retrouver le goût d’écrire, il doit retrouver celui de vivre en homme libre. Ce qu’il a toujours été.
« Et, là, j’ai peur que quelque chose soit touché, non seulement l’écriture, mais tout mon rapport au monde. »